On devait participer à un colloque à Cap-Haïtien, deuxième ville
d’Haïti, tout au nord du pays. D’ailleurs, les Haïtiens appellent cette région
le Grand Nord, et je manque chaque fois de m’étouffer dans mon eau de coco. Ce
Grand Nord a toutefois de quoi réveiller les fantasmes de bien des
Québécois : c’est là qu’Haïti a obtenu son indépendance, devenant en 1804
la première république noire au monde.
En 1789, forts de leur
Révolution, les Français ont proclamé la Déclaration des droits de l’homme à
grands coups de liberté, égalité, fraternité, mais comme l’a si bien dit George
Orwell, certains sont plus égaux que d’autres. Ainsi, pas question que la
France ne reconnaisse les droits des centaines de milliers d’esclaves qui se
tuaient littéralement à la tâche dans ses plantations en Haïti.
Qu’importe, les
Haïtiens n’ont pas attendu qu’on leur donne leur liberté pour la prendre.
Affrontant Napoléon et la plus redoutable armée d’Europe, ils ont vaincu la
force coloniale grâce à une brillante stratégie, un combat acharné et un peu
d’aide providentielle de la fièvre jaune (dixit Jonathan M. Katz : The Big Truck that went by, How the world
came to save Haiti and left behind a disaster).
La bataille décisive a
eu lieu à Verretières, près de Cap-Haïtien, le 18 novembre 1803. Deux ans après
la proclamation de l’indépendance, le 1er janvier 1804, Haïti s’est
scindée en deux : le royaume du nord, sous la gouverne du roi Christophe,
et la république du sud, dirigée par Alexandre Pétion.
Le roi Christophe,
fabuleux personnage, a légué tout un héritage à son pays. Craignant le retour
des Français, il fit construire de quoi se défendre à Milot, petit village
blotti au creux des montagnes : le Palais Sans Souci et la Citadelle
Laferrière, tous deux aujourd’hui sur la prestigieuse liste du Patrimoine
mondial de l’UNESCO.
Même s’il fut
gravement endommagé lors du tremblement de terre de 1842, le Palais n’a rien perdu de sa splendeur.
Quant à la Citadelle, elle est tout simplement à couper le souffle. Dans tous
les sens du terme : pour s’y rendre, il faut grimper deux heures dans la
montagne, sous le chaud soleil haïtien. À notre arrivée, je me suis laissée choir
dans le seul coin d’ombre disponible : en arrière des glacières des
vendeuses de boisson. Celles-ci ont poussé la gentillesse jusqu’à m’épousseter
les fesses quand je me suis finalement relevée, couverte de terre. Encore un
grand moment de grâce de Juliana en Haïti.
On visite les lieux
avec Maurice Étienne, notre merveilleux guide, qui connaît tous les secrets de
la Citadelle et ceux du roi Christophe. Ce fier guerrier avait installé des
canons destinés à faire exploser la Citadelle dans l’éventualité où elle aurait
été prise par les Français, parce que pour le roi, le choix était clair :
«la liberté ou la mort».
Et ils ont gagné leur
liberté, les Haïtiens. On s’attarde souvent à décrire la misère du pays, mais
j’aimerais tant que le monde entier voit la force de son peuple, son
ingéniosité et son courage, j’aimerais que le monde entier voit la Citadelle
Laferrière, j’aimerais saluer ceux dont les ancêtres ont été les premiers
esclaves du monde à s’affranchir de leurs maîtres.
Après notre visite, toujours
au sommet de la montagne, on a bu une bonne Prestige à la santé de Christophe
et d’Haïti. Les Haïtiens, ils l’ont durement gagné leur pèyi nou.
PS Pour la petite
histoire : Après la mort du roi Christophe, la France a exigé en 1825 du
président Boyer qu’Haïti lui rembourse l’équivalent de 21 milliards en dollars
d’aujourd’hui pour compenser la perte de sa lucrative colonie. Il a fallu
attendre 1947 pour qu’Haïti ait enfin fini de rembourser sa «dette», mais les
conséquences de ce paiement se font encore sentir aujourd’hui : le pays a
cruellement manqué d’argent pour investir dans ses propres infrastructures et
développer le pays. Heille la France, quand est-ce que tu vas remettre les 21
milliards que tu dois aux Haïtiens ?
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