À Miragoâne, on monte à bord d’une Éconoline bien remplie et on file à vive allure vers la capitale en se frayant un chemin entre les camions, les autobus, les motos, les chèvres et les vendeurs de bouteille d’eau. Comme il n’y a pas de feux de circulation, je ne peux pas frapper le plafond quand on passe sur une jaune, alors on invente une version haïtienne du jeu: on frappe plutôt le plafond à toutes les fois où on se retrouve trois véhicules de large sur cette route qui comprend pourtant seulement deux voies. Ça arrive quand même souvent.
Pour se distraire sur la route, on collectionne aussi les meilleurs slogans de tap-taps ou les noms d’églises les plus savoureux. Toujours invaincus à ce jour: l’église Dieu en Christ et le tap-tap La foi en Christ.
C’est comment, Port-au-Prince? Chaotique, pas propre propre, mais ça grouille de vie. De jolis coins ici et là, vieilles bâtisses coloniales que l’on retrouve encore un peu partout, des cours intérieures par-ci par-là, oasis de tranquillité dans ce feu roulant de véhicules à deux ou quatre roues. Une ville qui panse encore ses plaies sismiques, mais dont les habitants semblent décidés à continuer pareil, inventifs, battants et débrouillards.
Parmi les rescapés du séisme, le Musée d’art haïtien, toujours debout mais pas encore remis. Seule la petite salle demeure fonctionnelle, la grande étant toujours en réparation. Le préposé nous y a gentiment conduites quand même: une grande pièce vide, aux murs lézardés, des débris s’accumulant dans les coins. Bien sûr, comme vous tous, j’ai vu toutes les images terribles du tremblement de terre à la télé, j’ai compté les morts et les blessés, j’ai vu de mes yeux vu les marques que portent encore la ville, je sais qu’il y a des choses infiniment plus tristes qu’une salle vide dans un musée, mais en entendant mes pas résonner tristement sur le carrelage de cette pièce dépouillée de ses trésors, j’ai eu envie de pleurer. J’ai fait un don pour la restauration du musée. J’aurais peut-être dû donner à la Croix-Rouge. Mais comme l’a si bien dit Nietzsche:
Nous avons l’art afin de ne pas périr de la vérité.
Le soir, un contact haïtien nous a fait visiter le chic Pétionville et amenées manger dans le restaurant le plus réputé de la ville. C’était magnifique et délicieux, bien sûr, mais en pensant à mes timoun de Lhomond, qui parfois n’ont pas grand chose dans le ventre quand ils arrivent à l’école, ça m’a un peu coupé l’appétit. En entrant dans l’énorme supermarché de Pétons ville, j’ai pensé à la viande de chèvre qui cuit sous le soleil au marché de Lhomond, et je me suis imaginé ma Denise faire une crise de coeur devant ces rangées débordant de produits qu’elle n’avait probablement jamais vus, foie gras de canard et Veuve Cliquot s’il-vous-plaît. C’était rempli de Blancs, vous savez ces travailleurs d’ONG dévoués à la cause qui ne sortent pas beaucoup du quartier, je ne sais pas s’ils sont au courant que la plupart des villages de campagne n’ont ni électricité, ni eau courante. J’étais heureuse de rentrer à Lhomond, mon Ayiti chérie, et de savoir que je vis dans le véritable pays.
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