mardi 7 octobre 2014

Moi je mange (et des fois non)

Bien sûr, il y a du piment, beaucoup de piment. Mais ce n’est jamais trop piquant, toujours juste assez relevé pour être délicieux: Denise est une cuisinière redoutable. Redoutable dans le sens de talentueuse, mais aussi dans le sens de si tu ne reprends pas trois fois de chaque plat, tu disparaîtras sous la table devant son regard menaçant comme une tempête tropicale.

Il y a aussi de l’avocat, des tonnes d’avocats, et si je voulais vraiment vous emmerder, je vous dirais qu’un avocat coûte six sous au marché de Lhomond, mais bon, je ne voudrais pas vous fâcher. Il y a les jus fraîchement pressés, tous les jours, se demander rêveusement de quoi on a envie aujourd’hui: orange, mangue, melon? Mon préféré, c’est le chadèk, qui je crois est le résultat d’une histoire d’amour entre un pamplemousse et une orange.

Il y a du riz et des haricots noirs, parfois du poisson, ou le poulet à qui Denise règle son compte derrière la maison. Il y a le bouilli de légumes et les frites délicieuses que l’on rêve de marier à du fromage en grains: si le Québec et Haïti se rencontraient pour vrai, on arriverait sûrement à créer la poutine parfaite. 

Le repas du midi est toujours gargantuesque, mais pour le reste, vous devez savoir que ce que l’on considère comme un souper se prend plutôt ici le matin et que l’équivalent de notre déjeuner, lui, est servi le soir. Ne soyez pas donc pas surpris si une généreuse assiette de pâtes aux tomates vous attend sur la table au petit matin. Si vous mourrez d’envie de votre toast au beurre de peanuts, il vous faudra attendre au soir. Ça, c’est si l’envie ne prend pas à Denise de vous cuisiner le milkshake le plus incongru de l’histoire des laits frappés: spaghetti, sucre, lait de soya et lait condensé. (Non, non, elle n’est pas enceinte.)

Pour les urgences, on garde toujours un paquet de biscuits Oréo dans notre chambre, mais on peut aussi satisfaire notre dent sucrée à l’haïtienne: en suçant une canne à sucre. Je ne le recommande pas, toutefois, pour les soupers en tête à tête: que diriez-vous de contempler votre tendre moitié croquer dans un bâton comme un castor, mâchonner durant de longues secondes en faisant un bruit de succion et recracher le tout avec toute la grâce du monde dans son assiette?

Pour acheter toutes ces provisions, le mercredi, de bon matin, on se rend au marché avec Ènise, la cousine de Denise (les plus perspicaces d’entre vous remarqueront un certain goût familial pour les prénoms en ise) à qui l’on apprend à chanter Dondaine sous le chaud soleil haïtien. On passe plus d’une heure à la regarder négocier comme un ambassadeur américain, puis on charge les victuailles dans nos sacs en espérant que le steak de chèvre ne coule pas trop. Pas loin du stationnement local (prenez garde ne pas garer votre âne en double), on engage deux jeunes à peine pubères pour nous ramener: nous, la viande de chèvre encore parsemée de quelques poils et la poche de riz.


Et même si tout ou presque est délicieux (je ne voudrais pas avoir l’air de viser le lait frappé au spaghetti), des fois, quelques soucis gastriques m’empêchent de faire honneur à la cuisine de Denise, qui tente malgré tout de me forcer à manger. Heureusement, dans ces durs moments, on trouve toujours un peu de réconfort. Si vous vomissez un jour dehors au fin fond de la brousse haïtienne, dans la fragile lueur de l’aube, et que soudain parvient à vos oreilles la musique grésillante d’une radio qui diffuse au loin S’il suffisait d’aimer, vous ne pourrez vous empêcher de sourire, je le jure.

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